Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Roses à crédit (L'Âge de Nylon)

 

Muse et femme de Louis Aragon – auteur notamment du roman Aurélien, que j’ai beaucoup aimé –, Elsa Triolet est l’auteure de plusieurs romans, nouvelles et reportages. En 1959, elle publie Roses à crédit chez Gallimard, le premier volet du cycle L’Âge de Nylon, auquel succéderont deux autres œuvres : Luna Park et L’Âme.

Sans être son roman le plus célèbre, Roses à crédit n’en reste pas moins une oeuvre très réussie où se mêlent la cruauté et le merveilleux dans un récit étonnamment moderne.


 

Quand le confort moderne devient une addiction

 

Martine est la seconde des nombreux enfants de Marie Venin, une jeune femme extrêmement pauvre, aux mœurs légères et à la main leste. Depuis toute petite, elle se distingue de ses frères et sœurs par son intelligence et son incapacité à se sentir à l’aise dans la cabane crasseuse, infestée de rats qui leur sert de foyer. Elle, elle rêve de jolies choses, de confort et de Daniel Donelle, le fils du rosiériste qu’elle aime en secret depuis toujours. Recueillie par la mère de sa meilleure amie Cécile, l’adolescente va, à force de chance et d’efforts, obtenir tout ce qu’elle désire : un foyer propre et confortable, une famille aimante, un travail dans un salon de beauté, puis Daniel, qui finit par tomber amoureux d’elle et l’épouse. Martine est alors une jeune femme magnifique, entourée, adorée, promise à un avenir heureux. Seulement, son rêve de confort et de belles choses se révèle être une inextinguible soif de possession, et ce qui aurait dû être une vie paisible tourne peu à peu au naufrage…

 

Roses à crédit est à la fois l’histoire d’un amour impossible et un réquisitoire contre la société de consommation. Traumatisée par son enfance miséreuse, Martine se réfugie dans un bonheur factice : le confort à la mode, qu’elle considère comme un élément indispensable de son épanouissement. Cela fait d’elle, à mesure que l’histoire avance, un personnage certes sublime mais peu chaleureux, égoïste, obtus et extrêmement superficiel. Le récit prend parfois des allures de fable avec, derrière leurs subtilités, des personnages caricaturaux : la femme superficielle qui érige le confort moderne en religion et les objets en divinités, et le mari féru de science qui vit pour ses inventions – donc beaucoup plus humain, avec des passions, des racines et un certain sens du beau. Derrière la jolie petite histoire pointe, dès le début du roman, un je-ne-sais-quoi très sombre, sans âme : l’existence tranquille que se forge Martine sonne creux, quelque chose cloche. Et pour cause ! Les premiers chapitres sont pleins de promesses non tenues par la suite : Martine qui avait tout pour devenir une femme vive et subtile se complaît dans une vie absurde, nourrie seulement d’appétits matérialistes et d’illusions vaines. Son histoire avec Daniel, qui promettait d’être rose à souhait, s’étiole misérablement sans une once de lyrisme. Finalement, le grand amour qu’elle lui vouait ne semblait être qu’une idée fixe, au même titre que la machine à laver, le manteau de fourrure et l’assortiment de vaisselle. Sa poursuite du confort l’empêche de voir l’évidence, à savoir que Daniel ne lui est pas acquis et que son couple part à la dérive. Son indifférence pour les roses des Donelle est elle aussi significative de sa cécité : en dépit de son avidité de jolies choses, elle reste de marbre devant les perfections de la nature... celles qu’on n’achète pas à crédit. Pervertie jusqu’à l’âme par la société de consommation, Martine se voit pomper tout ce qu’elle avait de charmant, de mystérieux et de romanesque dans les premières pages du livre. De manière générale, tout ce que l’histoire contient de beau sombre misérablement au fil des pages, à tel point qu’on peut à peine parler d’histoire triste : la tristesse romanesque implique toujours une part de beauté.

Marie Venin, la mère de Martine, fait partie d’un tableau romanesque : celui de la misère et du désir charnel. Il en est de même pour Daniel qu’on imagine au milieu de ses roses, passionné par ses recherches et ému par l’extrême beauté de Martine. Ces deux personnages ont d’ailleurs des noms romanesques et relativement intemporels. Martine, elle, détonne et n’entre dans aucun tableau. Au début du roman, elle fait partie du tableau de Marie, elle lui donne même une note intéressante en en soulignant les aspérités, puis elle s’en arrache pour intégrer, croit-on, le tableau poudré de la petite manucure proprette, puis celui de son mari et de ses roses. Mais la jeune femme repousse tous les “carcans” romanesques pour rester résolument en surface.

 

On pourrait écrire des pages et des pages de commentaire sur Roses à crédit. C’est un roman surprenant, dont l’histoire n’a pas pris une ride malgré ses soixante ans de publication. Elsa Triolet y invente, semble-t-il, son propre genre littéraire ; j’ai hâte de découvrir les deux autres romans du cycle !

 

 

Camille Arthens

 

Roses à crédit, par Elsa Triolet - éditions Gallimard

Tag(s) : #Les cycles

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :